Depuis plus de 25 ans, l’Association nationale des élus de la vigne et du vin (ANEV), qui regroupe plusieurs centaines d’adhérents dépassant tous les clivages politiques et géographiques, se mobilise avec succès pour valoriser et défendre les territoires viticoles français. Associée à de nombreux combats du monde vitivinicole, elle se positionne comme un espace de réflexion sur la place du vin dans notre société. Nous avons rencontré l’un de ses deux présidents, Christian Klinger, par ailleurs sénateur du Haut-Rhin.
Les forêts et les vignobles dessinent nos paysages et animent nos communes rurales. Alors que de nouveaux conseils municipaux viennent d’être élus, que propose l’ANEV pour défendre les activités non délocalisables des vignerons, qui font vivre et rayonner nos territoires ?
Les vignobles et les forêts font partie de l’identité de nombreux territoires français. Ils façonnent nos paysages, structurent l’économie locale et participent à l’attractivité de nos communes rurales. Derrière ces paysages, il y a surtout des activités profondément ancrées dans les territoires et non délocalisables : des vignerons, mais aussi toute une chaîne de métiers, de l’amont jusqu’à l’élaboration et à la commercialisation du vin, dont la tonnellerie constitue un maillon essentiel. Aujourd’hui, ces activités doivent aussi relever des défis majeurs liés au développement durable : adaptation au changement climatique, préservation des ressources naturelles, gestion des paysages et maintien de la biodiversité. Les collectivités territoriales ont un rôle essentiel pour accompagner ces transitions, en intégrant pleinement ces enjeux dans leurs politiques d’aménagement, de foncier agricole ou de développement touristique. Les tensions géopolitiques et commerciales internationales nous rappellent également la nécessité de renforcer la résilience de nos filières. Cela passe notamment par une attention accrue portée aux circuits courts, aux filières locales et aux savoir-faire territoriaux, où les collectivités ont toute leur place pour soutenir et valoriser les acteurs économiques implantés sur leur territoire. L’ANEV rassemble précisément les élus de ces territoires. Notre rôle est d’aider les collectivités à concilier développement économique, préservation des paysages et qualité de vie. Cela passe par des sujets très concrets : l’aménagement du territoire, la gestion du foncier agricole, la cohabitation entre activités viticoles et habitat, ou encore le soutien à l’œnotourisme.
Votre association a organisé il y a quelques semaines un webinaire de restitution du rapport sénatorial « La viticulture : une filière d’avenir, l’urgence de l’union ». Quelles conclusions en tirez-vous ?
Ce rapport sénatorial dresse un constat lucide : la viticulture française traverse une période de profondes mutations, marquée par l’évolution des modes de consommation, le dérèglement climatique, mais aussi des tensions économiques et géopolitiques croissantes. La première conclusion est que ce rapport ne doit pas rester lettre morte. Il appelle notamment à organiser des Assises de la viticulture, afin de rassembler l’ensemble des acteurs de la filière autour d’une réflexion collective sur son avenir. Car le message central est clair : aucun acteur ne pourra relever ces défis seul. L’avenir de la viticulture repose nécessairement sur une mobilisation collective associant vignerons, interprofessions, entreprises de la filière, État et collectivités territoriales. Pour les élus locaux, ce rapport rappelle également que la viticulture n’est pas seulement une activité agricole : c’est un véritable levier dedéveloppement territorial. Les collectivités ont un rôle important à jouer pour accompagner la diversification des activités, soutenir l’œnotourisme, préserver les paysages viticoles et valoriser les savoir-faire qui font l’identité de nos territoires. De nombreuses initiatives locales montrent déjà la voie. On peut par exemple citer l’action de la Communauté de communes Castillon-Pujols, qui développe une démarche innovante d’accompagnement de la filière viticole, fondée sur une étude de diversification agricole et l’accompagnement vers la structuration de nouvelles filières pour préserver l’équilibre économiques sur son territoire. C’est précisément la vocation de l’ANEV : faire dialoguer les territoires et les professionnels de la filière, diffuser les initiatives qui fonctionnent et contribuer à construire des réponses concrètes et durables pour l’avenir de la viticulture. À l’issue des élections municipales, il appartient désormais aux nouvelles équipes locales d’intégrer pleinement la viticulture dans leurs projets de territoire. Défendre la vigne, c’est aussi défendre l’ensemble des métiers qui y sont liés — de l’amont à l’aval, dont les tonneliers — et préserver des savoir-faire qui participent au rayonnement et à l’équilibre économique de nos territoires.
Outre les défis climatiques qui contraignent les forêts comme les vendanges, outre la forte hausse du prix du chêne à merrain qu’ils achètent majoritairement auprès de l’ONF, les Tonneliers de France sont affectés par les taxes à l’exportation imposées notamment par les Etats-Unis et la Chine. Quelles actions les élus du vin peuvent-ils déployer pour lutter contre ces taxations qui sont un danger pour la filière ?
Les tensions commerciales internationales ont des conséquences directes sur l’ensemble de la filière. Lorsque les exportations de vins et de spiritueux sont fragilisées par des mesures tarifaires ou des barrières commerciales, ce sont aussi les activités en amont et en aval qui sont touchées, y compris des métiers d’excellence comme la tonnellerie. Les élus des territoires viticoles ont d’abord un rôle d’alerte et de plaidoyer. À l’ANEV, nous relayons régulièrement auprès des pouvoirs publics et des parlementaires les préoccupations des acteurs de la filière afin que ces enjeux soient pleinement pris en compte dans les discussions commerciales internationales. En 2025, cela s’est notamment traduit par de nombreuses interventions parlementaires, des courriers et plusieurs échanges avec les ministères concernés pour faire remonter les inquiétudes et les attentes des territoires. Nous veillons également à rappeler que les vins et spiritueux français ne sont pas de simples produits d’exportation : ils portent avec eux des paysages et des savoir-faire. La tonnellerie en est une illustration remarquable, puisqu’elle relie la forêt, l’artisanat et la viticulture dans une même chaîne de valeur. C’est aussi dans cet esprit que l’ANEV agit pour valoriser les territoires viticoles, notamment à travers le Prix national de la Préservation du Patrimoine Viticole (PPPV), qui met en lumière les initiatives locales en faveur de ce patrimoine. Par ailleurs, l’adhésion récente de notre association à RECEVIN, le réseau européen des villes du vin, renforce notre capacité à porter ces enjeux à l’échelle européenne et à promouvoir les territoires viticoles dans toute leur diversité. Préserver cette chaîne de valeur, de la forêt à la vigne, c’est aussi défendre l’économie et l’identité de nombreux territoires ruraux.
Quand en France l’État finance l’arrachage des vignes, l’Italie consacre 1 milliard d’euros à la promotion de sa filière viticole. Quelles propositions faites-vous pour valoriser les vins et spiritueux français dans un contexte de crise et de déconsommation ?
Les mesures d’arrachage répondent à des situations de crise dans certaines régions, mais elles ne peuvent pas constituer une stratégie à long terme. La priorité doit être de renforcer la valorisation de nos vins et spiritueux. Cela passe par plusieurs leviers : le développement de l’œnotourisme, la promotion à l’export, l’innovation dans les produits et les modes de consommation, mais aussi la mise en valeur des savoir-faire qui font la singularité de la filière française. La force du vin français réside dans son ancrage territorial. Derrière chaque bouteille, il y a un paysage, une histoire et tout un écosystème d’acteurs — vignerons, tonneliers, forestiers, artisans. C’est cette dimension culturelle et territoriale que nous devons continuer à promouvoir. Les élus locaux ont un rôle important pour soutenir cette dynamique et rappeler que la vigne et le vin sont aussi des atouts majeurs pour l’attractivité et le rayonnement de nos territoires. C’est tout le sens de la proposition émanant du rapport sénatorial s’agissant de l’organisation des assises de la viticulture. Prendre la crise par un seul de ces ses aspects ne permettra pas de la régler sur le long terme. Nous soutenons les mesures conjoncturelles mises en place mais croyons bien davantage à un plan de long terme élaboré par l’ensemble des parties prenantes de la filière. De nombreuses initiatives locales nous montrent que cela est possible à l’échelle des territoires. À nous de réussir au niveau national.
