Armand Heitz, vigneron en Bourgogne
De Beaune à Chassagne-Montrachet se déploient les vignes d’Armand Heitz. Depuis 2012, ce jeune vigneron, ingénieur reconverti, œuvre à la reconstitution du domaine de ses aïeux, avec pour devise « le terroir sans filtre ». Grâce notamment à la permaculture et à l’agroécologie, il ambitionne de remettre le vivant et la nature au cœur de la production. Volontiers à contre-courant, doté d’un bon sens paysan inspirant, nous l’avons rencontré.

Vous qui défendez les traditions d’un certain art de vivre, voyez-vous un danger dans la déconsommation de vins et comment l’analysez-vous ?
Nos modes de vie ont changé. Une grande majorité de gens ne se met plus à table, a abandonné le plaisir d’un bon repas, du partage. Aujourd’hui on mange dans son coin, quand on veut, ce qu’on s’est fait livrer par Uber Eats ou ce qu’on a acheté au fast food. Alors évidemment on n’ouvre pas de bouteille de vin. Le problème de base, et il est mondial, c’est le manque de sens. Les gens sont perdus donc il leur faut des béquilles. Ce sont des boissons sucrées et énergisantes, des anti-dépresseurs ou des drogues. Cela peut être également l’ivresse, j’en conviens. Mais plutôt que de stigmatiser l’alcool, mieux vaudrait comprendre pourquoi certains en abusent. Je peste contre ces politiques qui sont incapables de donner un cap et détruisent tous nos repères : nos rites, nos traditions, notre culture, au profit de « tendances » qui ne nous apportent rien de bon, et de surcroît anéantissent notre biodiversité. J’assume de dire que les Anglo-saxons sont les premiers à avoir des idées « à la con ». Prenez le dry january qu’auraient pratiqué près d’un quart des Français cette année et la moitié des jeunes. Je suis désolé mais nous avions tout ce qu’il fallait pour réfléchir à notre consommation d’alcool, et peut-être la restreindre quelques temps. Nous avions le Carême qui, pendant 40 jours chaque année et depuis des siècles, nous invite à la tempérance, qui plus est dans une démarche spirituelle.
Mais comment inverser la tendance et replacer le vin à sa juste place dans nos modes de vie ?
Ce sera hélas difficile. Là encore, il faut des signaux politiques. Quand l’État préfère financer l’arrachage plutôt que la promotion des vins, il détruit le travail, les traditions, le terroir. Il ne prend pas non plus en compte que nous sommes un héritage génétique, la résultante de ce qu’on mange depuis des générations, c’est-à-dire ce qui est cultivé et élevé autour de nous. Si on boit du vin en France, c’est parce qu’il s’en produit sur nos sols et que cela convient à notre microbiote. Ne pas admettre que nous sommes liés à notre environnement, à notre terroir, n’est pas sain. J’y vois d’ailleurs une forme de transhumanisme. Les vins que je produis se classent parmi les appellations les plus renommées et ils trouveront toujours des amateurs. Mais les vins de masse risquent tôt ou tard de disparaitre. Et encore une fois, les politiques sont fautifs. Lorsque la ministre de l’Agriculture dit au journal Les Échos que la responsabilité de leur alimentation revient aux consommateurs, elle se trompe ! Elle revient aux politiques, qui bafouent notre souveraineté alimentaire et contraignent les moins fortunés à acheter de la merde au supermarché ! Tout est fait pour que nous consommions des produits trop gras, trop salés, trop sucrés et trop transformés. Croyez-moi, ces produits-là sont bien plus responsables de l’obésité, du diabète et des maladies cardiaques que le vin.
Vous évoquiez vos vins, qui se classent parmi les meilleures des appellations. Comment jugez-vous les nouveaux modes d’élevage ?
J’aime démonter les modes ; je préfère ce qui dure dans le temps. Donc je ne vais pas vous dire du bien des amphores, des œufs en béton ou des globes en verre. Je n’aime que le fût. Parce qu’il a une histoire, qu’il est connecté à son terroir, qu’il renvoie à une unité de mesure et au labeur de l’homme, qu’on n’a jamais rien fait de plus naturel. Nos forêts sont les mieux gérées du monde, la France a en la matière un savoir-faire unique. Je travaille avec des fûts de 228 litres, même si j’ai eu utilisé des grands formats dans le passé pour essayer. Mes fournisseurs sont bourguignons pour la plupart, des maisons familiales et artisanales, qui offrent des chauffes adaptées à nos Chardonnay et à nos Pinot. J’achète aussi des fûts à un tonnelier charentais, un peu plus industriel, pour la répétabilité du process mais surtout parce que ses bois bénéficient d’une maturation différente en raison des pluies qui sont plus abondantes dans l’ouest que chez nous. Je tiens à ce que le style de mes vins soit respecté, et ils ont besoin de chauffes légères à moyennes pour compenser le réchauffement climatique. Le fût va les rafraîchir, surtout les rouges. Les blancs, eux, doivent garder des épaules. Je ne comprends pas qu’on se tourne vers d’autres modes d’élevage quand on sait ce que le tonneau garantit en bons résultats depuis des centaines d’années. Lorsqu’on traverse des temps aussi instables, les repères sont aussi là pour nous rassurer. On en revient encore à ce manque de sens.